Après la présentation du manuscrit 7 , nous vous proposons ici un parcours à travers les collections patrimoniales sur les traces de la langue bretonne. Celles-ci sont repérables dès le Moyen-âge, par exemple dans le manuscrit le plus célèbre de la bibliothèque, une copie de l’Enquête de canonisation de Yves Hélory de Kermartin, futur saint patron des gens de justice, mort en 1304.

Bibliothèques de Saint-Brieuc, Manuscrit n°10, Processus beatificationis Ivonis Hoelori, fol. I

A l’été 1330, à Tréguier, plusieurs centaines de témoins furent entendus par les représentants du Pape Jean XXII, entourés des autorités du duc de Bretagne et du Roi de France. Rédigée en latin, l’enquête fourmille de détails sur la vie matérielle et spirituelle des Bretons du XIIIe et XIVe siècles, et nous donne au passage de précieuses indications sur l’emploi de la langue bretonne à cette époque. Car l’affaire fut d’abord une exceptionnelle entreprise de traduction : du breton au français, puis du français au latin, les commissaires enquêteurs avaient la charge de transcrire au plus juste les miracles du futur saint, tels que décrits par les témoins oculaires « directs » des miracles. Les notes évoquant l’utilisation du breton sont donc récurrentes sous la plume scrupuleuse des notaires.

Voyez par exemple le paroissien de Plounez, Alain de Landouézeg, « 60 ans ou environ », et qui seize ans auparavant, échappa à la noyade, alors que son bateau s’était brisé contre un rocher :

Et statim idem testis, videns casum ad dictum sanctum Ivonem se vovit in bretanico et devote, per hunc modum : « Sancte Ivo, me reddo vobis, ut faciatis me ad veram confessionem et evasionem istius periculi pervenire, et promitto me vobis soluturus quaturo denarios annuatim » : Je vis tout de suite ce malheur et me vouais à saint Yves en ces termes : « Saint Yves, je me remets à vous pour que vous me fassiez parvenir à une vraie confession, et que j’arrive à échapper à ce danger, et je promets de vous régler chaque année quatre deniers » [trad. : J.-P. Le Guillou]

Bibliothèques de Saint-Brieuc, Manuscrit n°10, Processus beatificationis Ivonis Hoelori, le 161ème témoin

Où l’on apprend qu’il ne suffit pas de savoir à quel saint se vouer, mais qu’il faut aussi bien choisir sa langue. Car Alain fut sauvé non pas seulement pour avoir invoqué Yves, mais pour l’avoir invoqué en breton, s’il vous plaît ! L’affaire était à l’époque très sérieuse. Peut-on en effet canoniser un homme qui ne répondrait qu’aux appels adressés dans sa langue natale, au détriment de toutes les autres ? Les mots prononcés sont-ils mieux entendus que les pensées ? Fort heureusement, Yves, qui avait des lettres, connaissait les vertus du bilinguisme en matière de miracles. Même quand on l’invoquait en français.

Au prochain épisode, une rime bretonne du XVe siècle…

Arnaud,
Bibliothèque Municipale André Malraux – Saint-Brieuc